RACONTE-MOI UNE HISTOIRE #11 – C’est pas du luxe !

Il était une fois un bébé dans une étable emmailloté dans une mangeoire, et cette drôle d’image qui lance le mois de janvier : des rois prosternés devant cet enfant, des cadeaux somptueux à ses pieds. Curieuse idée que d’offrir de la myrrhe et de l’encens à un nouveau-né qui n’a pas de quoi se loger… Une couverture et un berceau auraient fait plus de sens. Ce luxe semble complètement à côté de la plaque, et finalement cela tombe bien, car le mot vient de luxus, qui a donné « luxé », et est originellement quelque chose de décalé[1]. De cette idée d’un os placé de travers en découle une autre plus abstraite : luxus comme excessif, too much et disons-le simplement, fondamentalement négatif. Car dès le départ, le luxe est l’apanage des rois et des puissants et doit surtout le rester. Alors oui, l’or, la myrrhe et l’encens sont inadaptés mais révèlent ce que le luxe est et a toujours été : un langage social, symbole de puissance, de gloire et de reconnaissance.

Dans l’Antiquité égyptienne, l’or, considéré comme la chair des dieux, était l’attribut des pharaons et des hauts prêtres. Nul besoin de l’interdire au commun des mortels, aucun ne s’y serait risqué. Avec les Grecs puis les Romains, le luxe quitte l’enceinte des temples pour s’épanouir dans des banquets fastueux finissant en bacchanales, et qui confèrent au luxe sa dimension de luxure. Surabondance, gaspillage, indécence, le luxe est « trop » par essence et se fait mal voir de ceux qui ne le cautionnent pas car il est risqué. Attention à ne pas l’usurper, ce serait péché d’orgueil, comme Nicolas Fouquet qui osa posséder un château plus beau que celui de son monarque. On connaît la suite.  Les rois, eux, en redemandent, s’appropriant sans cesse des couleurs ou des matériaux qui assoient leur différence, comme le jaune de l’Empereur de Chine ou les talons rouges de Louis XIV, bien avant l’hystérie Louboutin. Vous l’avez compris, l’enfant emmaillotté dans une mangeoire méritait son or. Il faudra la Révolution française et l’utopie d’une société égalitaire pour faire naître le luxe dans sa dimension moderne : une volonté ferme de se différencier, en bref, toujours un langage, mais cette fois statutaire et stratifiant[2], dans l’obsession permanente de montrer à l’autre qui est bien le plus fort et de s’élever.

Alors, me direz-vous, le luxe n’est-il bon à rien ? N’en croyez rien, ce serait jeter le bébé avec l’eau du bain, car avec le luxe a éclos la quête permanente du beau, de l’artisanat, du travail bien fait, de la plus belle des qualités. Pas de luxe sans savoir-faire, entraînant dans son sillage tout un secteur économique florissant, traditionnel et moderne à la fois, capable de résister aux crises les plus terribles. Derrière un sac ou une montre hors de prix conspuée par quelques détracteurs, n’oublions pas les milliers de mains qui y ont travaillé, fièrement, lentement, et qui depuis des siècles nourrissent leurs familles dans la satisfaction d’un travail honorable et bien fait.

En décembre 2024, le Comité Colbert a recensé en France
234 000 entreprises liées à ce secteur,

majoritairement des PME, représentant 500 000 professionnels actifs et 198 métiers d’art[3].  À l’heure où l’on s’écrie qu’il faut protéger les petits commerces, pensons aussi à nos artisans. Langage religieux, apanage des rois, le luxe s’est fait peu à peu langage artisanal, mais toujours ô combien désirable. L’adopter, c’est défendre avec ardeur le fleuron de notre industrie, ce que la France a fait de mieux depuis des siècles.  Merci à un certain Colbert.

Nos jeunes aiment le luxe, c’est vrai, et il faut les y encourager, non comme objet de débauche mais comme symbole de durabilité.

Dès l’Antiquité, Socrate se lamentait : « Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. » Socrate ne connaissait pourtant pas ma grand-mère mais leurs opinions convergent. Comme quoi, les temps changent, les gouffres générationnels demeurent, mais Socrate n’ayant jamais possédé de sac Hermès, je me permettrai de le corriger.  Nos jeunes aiment le luxe, c’est vrai, et il faut les y encourager, non comme objet de débauche mais comme symbole de durabilité. Car la nouvelle génération modifie une nouvelle fois le luxe pour en faire désormais un langage environnemental. Acheter mieux pour durer mieux et prendre le contre-pied de Shein et de ses sbires.

Le luxe devient achat astucieux, cohérent, engagé, et encore plus si on l’achète d’occasion.

Le XXIe siècle en étire les limites, le démocratise encore plus, fidèle au rêve révolutionnaire de tous goûter aux privilèges du roi Soleil… Conséquence ? L’épanouissement d’un ultra-luxe, toujours plus haut, toujours plus beau, du sur-mesure et de la personnalisation pour continuer à se différencier. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que les Romains confondaient luxe et luxure. La raison sans doute pour laquelle certains lui ont cherché une étymologie plus glorieuse dans lux, qui signifie lumière. C’est incorrect, mais si poétique et finalement de plus en plus vrai. Le luxe nous éclaire sur la voie à suivre. À la tentation d’une consommation bruyante et surabondante faite d’une foultitude de pièces pas chères et vite oubliées, le luxe oppose en silence des valeurs d’intemporalité et de qualité.

Et vous, quelle est votre plus belle définition du luxe ?


Aurélie Leborgne,
Janvier 2026

[1] Ai-je déjà raconté que je me destinais à enseigner le latin ? On trouve cette étymologie en premier lieu dans le Gaffiot, progressivement remplacée par le second sens de luxus, qui signifie excessif et surabondant.

[2] J.-N. KAPFERER, V.BASTIEN, The Luxury strategy, Break the rules of Marketing to build luxury brands 

[3] https://luxus-plus.com/le-comite-colbert-dresse-une-cartographie-precise-de-lartisanat-et-des-metiers-dart-en-france/?utm_source=chatgpt.com

 

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *